LA SANTÉ ET L’HYPOCRISIE

La vie est faite d’inégalités : certaines personnes sont intelligentes d’autres pas, certaines sont riches d’autres pas, certaines vivent dans des châteaux d’autres dans la rue, certaines sont en bonne santé d’autres toujours malades. Mais au Canada, il a été décidé avec raison qu’il en serait tout autrement pour les soins de santé et que les pauvres seraient aussi bien servis que les riches. Depuis que cette politique a été mise en place dans les années 60, l’égalité absolue entre citoyens est la norme en santé avec cinq principes de base : universalité, accessibilité, intégralité, transférabilité et gestion publique. Mais, il faudrait sûrement ajouter un 6ième principe : l’hypocrisie. Car c’est là que nous a amené le maintien de ce système ancré dans l’immobilisme et que les intervenants refusent de renouveler de peur de se faire critiquer. L’hypocrisie auquel je me réfère concerne à peu près tout le monde car il faut faire semblant que le système fonctionne bien si on ne veut pas se faire accuser de vouloir un système à l’américaine que les plus pauvres ne pourraient pas se permettre.

Pourtant, toutes les études des dernières années sur l’avenir du système de santé au Québec arrivent sensiblement à la même conclusion : s’il n’y a pas de changements majeurs dans un avenir prévisible, le gouvernement se retrouvera dans une impasse financière insoluble. Il ne faut pas avoir fait plus qu’un cours de mathématique 101 pour comprendre le phénomène suivant : en seulement 30 ans, la part des 65 ans et plus dans la population a doublé, passant de 12% à 24%, et la part du budget de la santé, quant à elle, est passé de 30% des dépenses du gouvernement du Québec à  43% aujourd’hui. À cette allure, cette part  représentera bientôt 50% de toutes les dépenses de programmes du gouvernement. Aussi bien dire que les cinq grands principes à la base de notre système de santé vont en prendre pour leur rhume. Et il va certes falloir abandonner le sixième, à savoir l’hypocrisie si on veut trouver des solutions à long terme. Et je me permets ici de donner trois exemples de comportements hypocrites qu’il nous faudra abandonner si on veut que notre système de santé puisse survivre à long terme.

Le premier exemple d’hypocrisie me concerne. En fait, je m’accommode très bien du système public car je peux le compléter par le privé. Ça fait maintenant 20 ans que je vais à chaque année, en toute légalité, dans une clinique privée spécialisée en prévention, pour ce qu’on appelle communément des examens annuels ‘’exécutifs’’. Ça me coûte environ 1000$ par année et au besoin on me réfère aux meilleurs spécialistes. Pour moi, ça vaut le prix. Alors dans ce contexte, pourquoi critiquerais-je le système car il me sert très bien? J’ai le meilleur de deux mondes : un système de base payé à même mes taxes et un système supplémentaire que je paie mais qui me permet de compenser certaines lacunes du système de base. En fait, ce système ‘’privé’’ est légal et disponible à tous ceux qui acceptent d’en payer le prix. Il existe et je l’utilise sans me sentir coupable. Et je peux vous affirmer que plusieurs politiciens et syndicalistes qui parlent publiquement contre toute participation du privé en santé l’utilisent aussi. Mais ça, il ne faut surtout pas le dire parce que ce serait renier l’hypocrisie qui nous gouverne.

Le deuxième exemple d’hypocrisie concerne justement tous ceux qui feignent d’ignorer le problème car le système actuel les sert bien. C’est la vieille méthode de jouer à l’autruche et de tirer sur le messager quand on n’aime pas le message. Évidemment, il y a les syndicats dans ce groupe mais aussi tous les idéologues pour qui tout système de santé qui ferait partiellement appel au privé serait mauvais en soi. Du moment qu’une étude démontre hors de tout doute que le système de santé canadien s’en va droit à la faillite, on la qualifie d’alarmiste. Du moment que le gouvernement ouvre discrètement la porte à une participation minime du privé, on crie au meurtre. C’est la pratique du socialisme à outrance, même s’il est démontré que la bureaucratie du système nous coûte très cher. On a le meilleur système de santé au monde parce qu’il est public. Point à la ligne. Les arguments contre ne font tout simplement pas le poids.

Le troisième exemple d’hypocrisie, et de loin le pire, concerne les politiciens, tous partis confondus, et ce, tant au niveau fédéral que provincial. En fait, on se sert du système de santé comme on se sert d’un épouvantail. Ça va mal dans une campagne électorale? On accuse alors l’autre partie ou une des provinces de vouloir privatiser une partie du système, et ça marche. Une étude démontre les failles du système? On s’empresse de fermer la porte aux solutions proposées avant que l’opposition le fasse, et ça marche. Une province propose une initiative qui pourrait améliorer le système mais en allant à l’encontre d’un des cinq principes? Le fédéral s’empresse de lui faire savoir qu’on peut lui couper les vivres, et ça marche. Le déficit du fédéral est trop élevé? On coupe dans les transferts aux provinces, et ça marche. Mais si quelqu’un ose dire que le privé peut améliorer le système, ça ne marche plus.

Je voie déjà les gens m’accuser d’être contre notre système de santé et de vouloir le privatiser à l’américaine. Mais ce n’est absolument pas le cas. Sur papier, on a effectivement le meilleur système de santé. Et pour rien au monde je ne voudrais faire un retour à la situation que j’ai connue avant la mise en place du système actuel. Toutefois, notre système pourrait devenir un des pires si des changements radicaux ne sont pas mis en place dans les plus brefs délais et si chacun de nous n’abandonne pas son hypocrisie en continuant d’agir comme s’il n’y avait pas de problème. Il y a un problème et tôt ou tard, il faudra y faire face. Tout système, quel qu’il soit, doit s’adapter à son environnement et à son époque sinon il courre à sa perte.

J’ai lu le rapport Ménard sur la pérennité du système de santé au Québec. C’est un rapport factuel et bien fait qui propose des solutions concrètes pour sortir de l’impasse actuelle tout en gardant l’essentiel du système public. Dommage que les membres issus du bloc syndical aient préféré le dénoncer à cause de la petite ouverture faite au privé et que les politiciens aient déjà fermé des portes de peur de se faire critiquer. Les autruches ont beaucoup de difficulté à se sortir la tête du le sable.

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