LA SAQ : CONTRAINTES ET MYTHES

Il faut avoir été PDG de la SAQ pour comprendre à quel point il peut être difficile d’appliquer des principes du privé dans un monopole gouvernemental. Qu’on les applique trop ou pas assez, on se fera critiquer par les uns ou par les autres. L’important consiste à bien comprendre les limites de ce qu’on peut faire et de ce qu’on ne peut pas faire, notamment en ce qui concerne les contraintes imposées par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

La SAQ se doit d’agir de façon à ne pas briser le lien de confiance qu’elle doit avoir avec tous les intervenants avec qui elle fait affaire, notamment les producteurs. Prenons l’exemple des prix dont les fluctuations peuvent être très importantes puisqu’il s’agit dans la plupart des cas d’achats en devises étrangères. Les règles du jeu sont clairement établies au départ. D’une part, c’est le producteur de vin qui décide s’il veut vendre ses produits à la SAQ en $ canadiens ou en monnaie de son pays. D’autre part, la SAQ garantit aux producteurs qui vendent leurs produits en monnaie de leur pays qu’elle ajustera les prix une fois par trimestre, à la hausse ou à la baisse, selon les variations du $ canadien de façon à ce qu’ils ne soient pas pénalisés. Il est important pour la SAQ de respecter ce principe car il y va de sa crédibilité. C’est la base même de ses relations avec les producteurs. Il est cependant entendu que si les fluctuations sont minimes, à savoir de 1% ou 2% au cours d’un trimestre donné, il n’y aura pas d’ajustement car cela implique des changements de prix sur des milliers de produits dans des centaines de succursales.

Les contraintes qui régissent les monopoles n’empêchent pas ces derniers de faire du commerce, tout au contraire. En fait, le système actuel fonctionne bien en autant que toutes les règles soient connues et suivies par tous les intervenants. Pour la SAQ, c’est à la fois une question d’éthique et d’équité. Mais si la rumeur à l’effet que la SAQ a changé les règles du jeu en ne baissant pas ses prix de vente suite à la montée du $ canadien face à l’euro est fondée, il s’agit d’un geste sérieux qui peut avoir comme conséquence de briser le lien de confiance qui doit exister entre, d’une part, la SAQ et, d’autre part, les consommateurs, les producteurs et le gouvernement. Depuis l’établissement de la Commission des Liqueurs en 1920, le gouvernement a toujours laissé ce monopole établir lui-même ses politiques commerciales parce que le commerce de détail bouge rapidement et qu’il faut être en mesure de s’ajuster aux réalités du marché. Si la SAQ a commis un impair, elle doit en assumer les conséquences, ce qui ne veut pas dire que le gouvernement doit la menotter. Il ne faut pas que la punition soit pire que la faute, si faute il y a eue. D’ailleurs, le conseil d’administration, dont les membres sont nommés par le gouvernement, a justement pour mandat d’agir comme chien de garde en s’assurant que les règles sont respectées.

Les critiques envers la SAQ ne s’arrêtent pas aux ajustements de prix, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont toutes pertinentes. Certaines sont tout simplement des mythes qui ont la vie dure et qui amènent certains groupes à proposer à intervalles réguliers la privatisation de la SAQ. Il faut donc replacer ces mythes dans leur contexte avant de porter des jugements de valeur sur la gestion de la SAQ. Voici 4 exemples de ces mythes :

-Il faut privatiser comme en Alberta : Je ne sais pas si ceux qui sont en faveur de la privatisation de la SAQ ont déjà eu l’occasion de visiter des succursales en Alberta. Quant à moi, je l’ai fait à maintes reprises et je parle donc en connaissance de cause. Jamais je n’ai vu en Alberta de magasins possédant l’assortiment qu’on trouve à la SAQ ; jamais je n’ai trouvé d’employés qui connaissent leurs produits et qui ont autant de fierté à travailler pour une entreprise que ceux de la SAQ ; jamais je n’ai vu un degré de service comparable à celui qu’on trouve à la SAQ. Et quand on dit que l’Alberta, avec un assortiment de plus de 12 000 produits différents, fait la barbe au Québec qui n’en a guère plus de 7 000, on oublie l’essentiel à savoir que les consommateurs n’achètent pas leurs produits dans les entrepôts. Les consommateurs achètent leurs produits dans les magasins et, à ce titre, une succursale type de la SAQ en tient pas mal plus qu’un magasin type en Alberta. Il y a aussi l’aspect de la contrebande qui revêt une grande importance surtout en ce qui concerne les spiritueux. Je me souviens encore lorsque j’ai découvert une bouteille d’alcool frelaté dans un magasin à Edmonton en Alberta. Vous ne verrez jamais cela à la SAQ.

-La SAQ paie plus cher pour certains vins : Il faut comprendre ici qu’une bouteille de vin, ce n’est pas une bouteille de ketchup pour laquelle vous pouvez négocier le prix le plus bas. En fait, vous pouvez acheter une bouteille de vin de Bordeaux à 10$ et une autre à 100$. Pourtant, les deux ont le même format de 750ml, les deux sont produits à partir de raisins similaires, les deux viennent de vignobles voisins et les deux coûtent à peu près le même prix à produire. La différence de prix tient de facteurs subjectifs tels l’appellation et la perception que le consommateur peut avoir de ces vins. De ce fait, il appartient au producteur et non à la SAQ d’établir le prix de revente de son produit dans un territoire donné. Si un producteur avec un vin qui se vend 12$ à la SAQ croit que ce même produit serait mieux perçu s’il se vendait 15$, il augmentera alors son prix coûtant, obligeant par le fait même la SAQ à augmenter son prix de revente. C’est normal pour un producteur de viser un prix de détail aussi élevé que possible et la seule arme à sa disposition pour en arriver là est d’augmenter le prix coûtant du produit en question.

-La SAQ fait moins de profits en % que les autres monopoles canadiens : Toutes les comparaisons de performance entre la SAQ et les autres monopoles sont faussées au départ par le mix de produits. Dans la plupart des provinces canadiennes, le mix est d’environ 75% spiritueux et 25% vins. Au Québec, c’est l’inverse : environ 75% vins et 25% spiritueux. Et comme la marge de profit est de beaucoup supérieure sur les spiritueux qu’elle ne l’est sur les vins, il est normal que la profitabilité de la SAQ souffre lorsqu’on la compare à celle des autres provinces.

-La SAQ refuse de vendre les vins québécois : Ce n’est absolument pas le cas. La SAQ est tout simplement obligée de respecter une norme de l’OMC selon laquelle elle ne peut pas prendre une marge de profit moindre sur un produit local que celle qu’elle prend sur un produit importé. Si la SAQ revend à 15$ un produit français qu’elle paie 6$, elle devra faire la même chose pour un produit local qui, il faut bien l’admettre, ne vaut pas toujours ce prix. C’est pour cette raison que les vins d’artisans québécois sont vendus principalement sur les lieux de production et non dans les succursales de la SAQ.

Comme quoi il ne faut pas toujours jeter la pierre à la SAQ.

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