LES AGENTS ONT FAIT LEUR TEMPS À LA SAQ

On parle beaucoup de la SAQ par les temps qui courent et on l’accuse de tous les péchés du monde. Dans ce contexte, il n’est pas de mon intention de justifier certains gestes dont je ne connais pas les tenants ou les aboutissants. Il appartient aux journalistes et aux politiciens de bien analyser la situation, de porter jugement et de tirer les conclusions qui s’imposent. Cependant, il existe des situations où la SAQ est blâmée même si elle a peu ou pas de marge de manœuvre. C’est le cas, à titre d’exemple, des négociations de prix avec les fournisseurs. En fait, le contexte actuel la confine à un rôle de courroie de transmission alors que c’est elle qui est redevable à la population. Dans la réalité des choses, ce sont les producteurs étrangers et leurs agents qui détiennent le vrai pouvoir sur la fixation des prix. Il s’agit là d’une aberration car c’est la SAQ qui doit rendre des comptes tant au gouvernement qu’aux consommateurs. Et seule l’élimination des agents fera en sorte que la SAQ pourra vraiment jouer le rôle qu’on lui demande de jouer et pour lequel on la tient responsable.

Pour bien comprendre ce qu’est un agent, imaginez  l’annonce suivante :’’Producteur de vin recherche agent pour le représenter auprès d’une Société d’État en situation de monopole. Aucun risque. Le monopole en question place lui-même la commande auprès du producteur et paie directement ce dernier. Ce même monopole  organise et paie le transport pour les produits, en plus de les entreposer dans ses propres centres de distribution et de les mettre en vente dans ses propres magasins. De plus, même si tous les coûts décrits ci haut sont assumés par le monopole, le producteur de vin paiera à l’agent retenu une commission pouvant atteindre 15% du prix coûtant des produits et ce, de façon récurrente et permanente. À cela s’ajoutera un autre 5% pour faire la promotion des  produits en question’’. Évidemment, vous ne verrez jamais une telle annonce.  Il s’agit quant même d’une fonction qui existe et qui origine du temps où la Commission des Liqueurs et la Régie des Alcools qui lui a succédé obligeaient les producteurs à avoir un agent. Au début, les agents étaient souvent des personnes proches du gouvernement au pouvoir alors qu’aujourd’hui, ils sont souvent d’anciens employés du monopole d’État. Il faut comprendre que les agents  n’ont aucun statut officiel pas plus qu’ils ne sont des importateurs de vin ou de spiritueux. De par la loi, seule la SAQ peut importer et vendre des vins et des spiritueux au Québec.

La commission payée aux agents fait évidemment augmenter le prix coûtant des produits achetés par la SAQ et se reflète automatiquement sur les prix payés par les consommateurs. De plus, le fait que la SAQ limite sa sélection de produits à ceux offerts par des agents a pour conséquence de limiter le choix des consommateurs. À titre d’exemple, il y a au-delà de 20 000 producteurs de vin dans le Bordelais, mais la SAQ ne fait affaire qu’avec quelques dizaines d’entre eux parce qu’elle se limite aux seuls producteurs qui sont proposés par des agents, lesquels ne peuvent représenter plus d’un producteur d’une même appellation sans être en conflit d’intérêt. D’ailleurs, la principale plainte que les producteurs qui ne vendent pas à la SAQ formulent à son endroit est à l’effet que le système actuel ne leur permet même pas d’offrir leurs produits. Et comme les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce obligent la SAQ à prendre une marge de profit égale sur tous les produits qui ont un même prix coûtant, cela a pour résultat de donner aux producteurs étrangers et à leurs agents du Québec un contrôle effectif à la fois sur les prix coûtant et, par voie de conséquence, sur les prix de détail des produits vendus par la SAQ. Lorsque la SAQ paie un produit plus cher que la LCBO en Ontario, c’est que le producteur et son agent en ont décidé ainsi. Ils prennent simplement avantage du fait que les consommateurs québécois boivent plus de vin que les ontariens et, plus souvent qu’autrement, jugent de la qualité d’un vin par son prix. C’est ainsi qu’on fait payer les québécois parce qu’ils sont des connaisseurs.

Il y a encore quelques années, la SAQ n’avait d’autres choix que de faire affaire avec des agents. Mais aujourd’hui, une solution de rechange existe depuis que Médiagrif, une entreprise québécoise, a mis en place Global Wine & Spirits, une plateforme électronique de commerce interentreprises (B2B) permettant de communiquer en temps réel avec tous les producteurs de la planète. La SAQ pourrait, grâce à cette plateforme, demander des soumissions et placer ses commandes avec n’importe quel producteur. Et tous les producteurs, sans exception, pourraient proposer leurs produits à la SAQ sans passer par un agent. À titre d’exemple, si la SAQ voulait ajouter à son répertoire un vin rouge d’Argentine dans une fourchette de prix disons entre 12$ et 14$, elle n’aurait qu’à envoyer par la plateforme électronique ses spécifications à tous les producteurs potentiels, attendre les offres et faire son choix en conséquence. Dans la plupart des cas, des commentaires de spécialistes reconnus accompagnent les vins qui sont offerts.

Un calcul rapide démontre que le total des commissions payées par les producteurs aux agents dépasse 50 millions de $ par année, montant qui devient près de 150 millions au niveau des prix de détail payés par les consommateurs une fois que la SAQ a ajouté ses marges. De toute évidence, l’élimination des agents ferait en sorte que non seulement les consommateurs auraient droit à une plus grande sélection, mais qu’en plus, ils réaliseraient des économies substantielles. La SAQ continuerait d’être redevable, mais au moins elle serait vraiment responsable des prix coûtant et pourrait les négocier à la baisse. Autrement dit, elle cesserait d’être le bouc émissaire de décisions prises par les producteurs étrangers et leurs agents.

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