LA DÉCONFITURE D’UN GÉANT

Publié dans La Presse, le 13 mai 2013 :

Imaginez une entreprise possédant un moteur de recherche performant alors que l’internet en est encore à ses balbutiements et que Google n’existe pas encore. Vous me diriez que ce serait tout un exploit, considérant la longueur d’avance qu’une telle entreprise aurait sur ses compétiteurs.

Imaginez aussi une entreprise réalisant un profit d’exploitation de plus de 60% sur ses ventes. Pour les profanes, il s’agit d’un profit après avoir payé toutes les dépenses, à l’exception des intérêts, de l’impôt et des frais d’amortissement. Vous me diriez que ce serait tout un exploit, considérant que la plupart des entreprises peinent à réaliser un profit d’exploitation de 10%.

Eh bien, une telle entreprise existe, ou plutôt existait. Elle s’appelle Groupe Pages Jaunes (GPJ). Je suis convaincu que, d’ici quelques années, les programmes MBA de grandes universités canadiennes et américaines auront pour leurs étudiants en maîtrise une étude de cas appelée Groupe Pages Jaunes, un rendez-vous manqué.

L’histoire récente de GPJ, sous la présidence de Marc Tellier, n’est rien de moins qu’une histoire que même les plus tolérants considèrent comme l’exemple type de ce qu’il ne faut pas faire en affaires. Voyons un peu ce qu’il en est.

Au début de l’an 2000, un peu tout le monde savait que les médias imprimés avaient atteint leur plein potentiel et qu’une baisse plus ou moins marquée se pointait à l’horizon. Tout le monde savait que l’industrie des pages jaunes devait se transformer de fond en comble pour assurer sa survie à long terme.

Sachant cela, qu’a fait GPJ sous la gouverne de Marc Tellier, appuyé par un conseil d’administration qui, à ce qu’il semble, a autorisé les transactions sans trop poser de questions? GPJ a simplement acheté tous ses compétiteurs, directs et indirects, notamment SuperPages, Canpages et Traders.

C’est comme si GPJ en était arrivé à la conclusion que la fusion de plusieurs entreprises en décroissance en créerait une nouvelle en croissance. Pourtant, il est reconnu par toute la communauté des affaires que l’on ne crée pas un homme fort en en mettant deux faibles ensemble. C’est une recette qui n’a jamais fonctionné.

Qui plus est, GPJ a payé des prix anormalement élevés pour à peu près toutes les acquisitions qu’elle a réalisées. Je me souviens de l’incrédulité sur les visages des financiers lorsque les détails des transactions étaient annoncés. En fait, vendre son entreprise à GPJ devenait souvent une bouée de sauvetage pour des entreprises en difficulté. C’est comme si une solution magique tombait du ciel.

Nous connaissons tous la résultante de ces actions mal planifiées. Les actionnaires ont presque tout perdu. Des centaines d’employés ont perdu leur emploi, et le virage web a pris un retard important. Je ne suis pas le seul à me demander pourquoi le conseil d’administration du temps a laissé Marc Tellier dilapider un joyau que Bell avait mis des années à bâtir.

Malgré ces déboires, GPJ a encore aujourd’hui de fortes chances de passer au travers. Ils ont revendu à perte ou simplement fermé les divisions imprimées payées à gros prix. Les meilleurs employés y travaillent encore et une bonne partie du conseil d’administration a été remplacé. Après plusieurs erreurs de parcours, le virage web semble enfin sur la bonne voie. GPJ mérite de connaître à nouveau le succès.

Commentaires
2 réponses “LA DÉCONFITURE D’UN GÉANT”
  1. Lise Roy dit :

    Excellent blogue… juste dommage que toutes les instructions pour l’abonnement soient en anglais seulement.

  2. Antoine dit :

    Le pire c’est les bonus et salaires accordés à M. Tellier.
    Comme si détruire une compagnie était correct.

    Dommage, car la croissance aurait pu être majestueuse si la compagnie avait bien été gérée.

    Bon article M. Frigon !

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