LE LOBBY LE PLUS CRAINT

Publié dans La Presse, le 21 janvier 2013 :

Dire que la politique aux États-Unis est contrôlée par l’argent et par les lobbies est certes une vérité de La Palice. Nul n’oserait contester cette affirmation. Ce qui est plus surprenant toutefois, c’est que le lobby le plus puissant aujourd’hui n’est plus celui des personnes retraitées, ni celui du pétrole, ni même celui des armements. C’est, et de loin, celui des armes à feu, sous l’égide de la fameuse National Rifle Association. Ce lobby fait trembler tous les politiciens aux États-Unis.

Pourtant, rien ne destinait la NRA à devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Au cours de son premier siècle d’existence, cette organisation bipartisane faisait la promotion de l’aspect sportif des armes à feu. Elle enseignait même aux scouts l’art de tirer en toute sécurité.

Puis, tout a chaviré en mai 1977. Lors d’une assemblée annuelle, qu’on a plus tard appelée « La révolte de Cincinnati », un groupe de radicaux d’extrême droite a tout simplement pris le contrôle de l’assemblée et remplacé le conseil d’administration au complet. La vieille garde, prise par surprise, a dû se rendre à l’évidence : un coup d’État bien planifié l’avait tout simplement évincé.

Les nouveaux administrateurs ne faisaient pas dans la dentelle. Pour eux, la NRA se devait de devenir le rempart ultime pour définir le 2e amendement de la Constitution américaine, celui qui protège le droit des Américains de posséder des armes à feu. Dès lors, leur position a été la suivante : « No compromise. No gun legislation » (Aucun compromis. Aucune loi sur les armes à feu). À partir de cette date, il n’y aurait plus de gris. Tout serait noir ou blanc. En d’autres termes, les politiciens se devaient de choisir, à savoir être pour la NRA ou contre la NRA.

Aujourd’hui, la NRA compte plus de quatre millions de membres, a des revenus dépassant les 200 millions de dollars par année et dépense plus de 20 millions chaque élection, soit pour faire battre certains candidats trop « mous » ou pour faire élire les candidats qui supportent leur idéologie.

Et les résultats sont probants pour eux : en 1994, le Congrès américain a voté une loi bannissant les fusils d’assaut. Cette loi se devait d’être renouvelée en 2004. Elle ne l’a pas été simplement parce que la NRA a fait savoir aux politiciens qu’elle ferait battre aux élections tous ceux qui voteraient pour sa prolongation. Les politiciens, en grande majorité, ont eu peur de se faire battre et la loi n’a pas été reconduite.

On peut même aller jusqu’à dire que c’est la NRA qui a fait battre Al Gore à l’élection présidentielle de 2000 contre George Bush. La NRA a visé surtout trois États, l’Arkansas, la Virginie occidentale et le Tennessee. Les républicains ont remporté ces trois États et Al Gore a perdu les élections. S’il avait remporté un ou deux de ces trois États, il serait devenu président même en perdant la Floride. Ça démontre la force de la NRA.

La tragédie de Newtown semble donner des ailes à ceux qui veulent un meilleur contrôle des armes à feu. Mais la partie est loin d’être gagnée. Fidèle à ses habitudes, la NRA ne cédera pas un pouce et fera tout pour empêcher toute nouvelle loi ou mesure restrictive.

L’avenir nous dira si Newtown aura changé suffisamment l’opinion des Américains pour que leurs politiciens prennent le risque d’affronter la colère de la NRA. Rien n’est moins sûr, mais, pour une fois, il y a une réelle possibilité que ça arrive.

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