LE VENT TOURNE

Les négociations entre gouvernements sur des dossiers à caractère économique évoluent souvent selon les perceptions créées tant au niveau national qu’international par des situations qui y sont souvent étrangères. C’est le cas pour le dossier du bois d’œuvre entre le Canada et les USA où on se tire la balle depuis belle lurette déjà. Il semble qu’un revirement se pointe à l’horizon en faveur du Canada, revirement causé d’une part par la baisse de popularité de Bush dans son propre pays ainsi que sur la scène mondiale et par le fait que le Canada a su profiter d’un évènement international pour mettre la pression sur les USA.

C’est un peu comme si les américains étaient en train de perdre la belle assurance que le comportement de  Georges Bush leur procurait. Toute une différence avec l’attitude belliqueuse qu’ils avaient il y a encore deux ans juste avant les élections qui ont reporté Bush au pouvoir. Le premier signe comme quoi un tel revirement semble crédible s’est produit lorsque j’ai vu un autocollant apposé à l’arrière d’une automobile que je suivais sur la route. On pouvait y lire :’’Don’t put the blame on me! I voted for Kerry’’ (Ne me blâmez pas ! J’ai voté pour Kerry). Quant aux autocollants en forme de ruban avec la mention :’’Support our troops !’’ (Supportez nos troupes !), elles semblent se faire de plus en plus rares à l’arrière des autos comme si on ne voulait plus dire qu’on supporte la guerre en Irak. Et quand un américain m’a demandé ce qu’on pensait d’eux au Canada et si toute cette question concernant le litige sur le bois d’œuvre pouvait nuire à nos relations, alors là j’ai réalisé que le virage était réel. Les américains réalisent de plus en plus que leur image en a pris pour son rhume un peu partout à travers le monde et que le ‘’je m’en foutisme’’ ne suffit pas à réparer les pots cassés par une séries de gestes qui ont fait l’unanimité contre eux. Les gens commencent à se demander si leur gouvernement ne se sert pas de la guerre au terrorisme pour tout justifier.

Autant Bush pouvait dans les 5 premières années de sa présidence faire ou dire n’importe quoi sans que sa popularité ne s’effrite, autant aujourd’hui tout semble lui rebondir en pleine face au point où les américains ne le croient tout simplement plus, ce qui lui enlève pouvoir et prestige. Il y a tout d’abord les accusations selon lesquelles il aurait menti à ses concitoyens pour leur faire avaler la guerre en Irak, accusations que personne ne prenait au sérieux au début mais qui aujourd’hui viennent le hanter.

Il y a ensuite une série de scandales potentiellement explosifs comme le fait qu’un proche du président a laissé couler une information selon laquelle la femme d’un diplomate opposé à la guerre travaillait pour la CIA, ce qui est illégal aux USA. Il y a les nombreux prisonniers qui ont été torturés dans des prisons en Irak et à Guantanamo, et la Maison-Blanche qui s’oppose à une loi qui défendrait l’usage de la torture. Il y a le choix de l’avocate personnelle de Bush comme nomination à la Cour Suprême, nomination qui a dû être retiré suite aux critiques généralisées. Il y a le fait que le nombre de soldats américains tués en Irak dépasse maintenant les 2000, sans que la population comprenne trop pourquoi ils sont morts. Et il y a les ouragans Katrina, Rita et Wilma qui ont démontré l’inertie du gouvernement fédéral dans de telles circonstances.

On sait qu’aux Etats-Unis, le président peut rapidement devenir un canard boiteux au cours de son deuxième mandat parce que c’est obligatoirement son dernier. Mais lorsque les sénateurs et les membres de la Chambre des représentants de son propre parti ne veulent pas le voir dans leur État pour les élections de mi-mandat qui s’en viennent, c’est que le canard boite dangereusement. Lorsqu’un réseau de télévision comme FOX  commence à critiquer un président républicain de droite, c’est que le feu est pris dans la cabane.   Mais surtout, quand les gens ne veulent plus dire qu’ils ont voté pour Bush alors qu’avant ils se faisaient un devoir et un plaisir de le dire, c’est que Bush commence à perdre la base qui l’a porté au pouvoir.  L’histoire américaine a maintes fois démontré qu’aucune administration ne peut survivre longtemps en étant trop à droite ou trop à gauche. Il y a toujours un retour vers le centre.

Mais le pire coup de massue est venu d’un sénateur démocrate respecté, reconnu comme un ‘’faucon’’ et comme étant très près des militaires. Ce dernier a déclaré que les États-Unis devraient retirer leurs troupes de l’Irak. Cela a eu l’effet d’une bombe à cause de la crédibilité de ce même sénateur et l’administration Bush, qui a réagi en l’accusant de manquer de patriotisme, a dû faire marche arrière devant le tollé de protestations que cette réaction de leur part a suscité. Il est aujourd’hui évident que ce sénateur a réussi à changer fondamentalement la dynamique de la guerre en Irak en faisant passer le débat du ‘’pourquoi on est en guerre’’ à ‘’quand va-t-on ramener nos troupes chez-nous’’.

Je crois que, compte tenu du contexte où le gouvernement américain n’a plus la même autorité morale, le gouvernement canadien a bien joué ses cartes en mettant à l’avant-scène internationale le dossier du bois d’œuvre. Tout d’abord, il a mis en garde les pays d’Amérique du Sud sur un éventuel traité de libre-échange des Amériques en leur disant de faire attention parce que ‘’les Etats-Unis ne respectent pas ces traités de toute façon’’. Et je pense que cette déclaration a finalement eu l’effet souhaité. Ensuite, il a envoyé des émissaires en Chine pour essayer de développer un nouveau marché pour notre bois d’œuvre. En fait, notre gouvernement a finalement réalisé que la solution au conflit du bois d’œuvre est avant tout un exercice de relations publiques et qu’il est de bon aloi de profiter de la situation inconfortable dans laquelle se retrouve le gouvernement américain sur le plan international, d’autant plus qu’avec des élections à l’horizon, ça aide toujours de durcir sa position vis-à-vis les américains. Et comme par hasard, le gouvernement américain vient de couper de moitié le pourcentage de redevances qu’il imposait sur nos exportations de bois d’œuvre.

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