SYLVAIN TOUTANT MÉRITE PLUS QUE DES PROPOS ARBITRAIRES ET SANS NUANCE

Quand j’ai lu l’article de Jacques Benoit dans La Presse de samedi dernier, intitulé ‘’Le départ de Sylvain Toutant’’, c’est le dernier paragraphe qui m’a frappé le plus. Il se lit comme suit : ‘’Reste enfin à souhaiter que le gouvernement Charest (…) nomme à la tête de la SAQ quelqu’un qui, à la fois, connaisse le vin et son commerce’’. Il ne s’agit pas là d’un énoncé anodin, mais bien d’une prise de position sur une querelle qui perdure depuis près de 40 ans, à savoir si la SAQ se doit d’être une simple courroie de transmission gérée par un connaisseur de vin au service des producteurs étrangers et de leurs agents ou une véritable entreprise commerciale gérée par un PDG expérimenté en commerce de détail et qui est en mesure, avec son Conseil d’administration, de prendre les décisions commerciales qui s’imposent et rendre des comptes à leur actionnaire. Dans le premier cas, ça prend effectivement un PDG qui connaît simplement le vin et qui regarde faire les agents tel que suggéré par Jacques Benoit. Dans le deuxième cas, ça prend un gestionnaire capable de mettre les intérêts des consommateurs et les intérêts de l’actionnaire avant ceux des producteurs et de leurs agents. Monsieur Benoit a toujours été un défenseur inconditionnel de la position traditionnelle des agents et c’est son droit. Reste que son jugement sur le règne de 3 ans de Sylvain Toutant est partisan et manque de nuance en plus de ne pas tenir compte du contexte historique de la SAQ.

Encore aujourd’hui, c’est la formule de la courroie de transmission qui prévaut à la SAQ, laquelle  l’empêche de procéder à des changements commerciaux en profondeur. Sous la Commission des liqueurs et sous la Régie des alcools, donc des années 20 jusqu’à la fin des années 60, le rôle de la société d’État était de contrôler, d’être une simple courroie de transmission et non de faire le commerce. C’était l’époque où la boisson était encore vue comme un péché et il n’était pas question que le gouvernement fasse le commerce du péché. D’où l’émergence durant cette période des agents de vin qui décidaient de tout. C’était voulu et accepté et représentatif de l’époque. Cependant, en 1969, après qu’une commission se soit penchée sur l’avenir des boissons alcooliques au Québec, le gouvernement du temps prit une décision majeure qui consistait à séparer les fonctions. La Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) se chargerait du contrôle alors qu’une nouvelle société appelée la Société des alcools du Québec (SAQ) était créée avec le mandat clair de faire le commerce elle-même et non plus de continuer à faire faire le commerce par les autres. Le gouvernement venait de donner à la nouvelle société ses lettres de noblesse lui permettant de gérer comme si elle était une entreprise privée. C’était toute une révolution, du moins sur papier. Mais il était évident que les agents de vin ne se laisseraient pas tasser et qu’ils lutteraient pour protéger leurs acquis, ce qu’ils ont fait et continuent de faire.

Quand Jacques Benoit écrit que, sous Sylvain Toutant, ’’la SAQ s’est empêtrée dans des procédures d’achats d’une complexité inouie’’, il exprime simplement la position des agents qui veulent le statu quo à tout prix. Les observateurs avertis savent que Sylvain Toutant a mis en place des politiques commerciales qui, en général, favorisent les consommateurs et non les agents et que lesdites politiques permettent à la SAQ de mieux assumer son mandat. J’ai connu Sylvain Toutant avant son arrivée à la SAQ et j’ai toujours apprécié sa compétence et sa façon de faire. Mais, tout comme pour mon successeur Louis Roquet que pour moi-même, il avait un défaut impardonnable : il ne venait pas du milieu sacré du vin et essayait de moderniser des politiques commerciales archaïques, ce qui signifiait qu’il devait piler sur les pieds d’agents tout-puissants en leur enlevant des privilèges qui n’ont plus leur place dans les années 2000. Il en a payé le prix.

À mon tour de faire une recommandation au gouvernement Charest :’’Donner à votre nouveau PDG l’autorité de mettre en pratique l’esprit de la loi de la SAQ qui veut qu’elle fasse elle-même le commerce des boissons alcooliques, ainsi que l’autorité de mieux encadrer le rôle de ceux qui rendent des comptes aux producteurs plutôt qu’à l’actionnaire ou aux consommateurs’’.

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